Activité physique et cancer
Date : 15/10/2024

Docteur Thierry Bouillet, cancérologue, président co-fondateur de la CAMI
La CAMI Sport & Cancer est une association à but non lucratif reconnue d’intérêt général ayant pour mission de développer des programmes d’activité physique thérapeutique pour permettre à des milliers de patients touchés par un cancer, d’être pris en charge pour limiter les effets indésirables des traitements, améliorer leurs chances de rémission et leur qualité de vie. Voici le lien vers le site pour en savoir plus : https://sportetcancer.com/
Monsieur Thierry Bouillet commence par évoquer la CAMI comme le fruit du travail de Paul Ricoeur.
Dans les années 80 avec les progrès des protocoles et des traitements, les malades du cancer passent du statut de survivants à vivants. Les résultats cliniques se sont améliorés mais les gens malades, après l’avoir appris, ne font plus rien (sous-entendu leur vie sociale est très affectée et l’activité physique proscrite pour éviter la fatigue). Mais pour qu’un être humain puisse exister dans la société il faut qu’il se raconte à lui-même et qu’il se raconte à l’autre. Donc la vie sociale du malade est au cœur de l’existence chez lui de la notion d’espoir, de continuation, et de donc de rémission. Le sport est uns des moyens d’entretenir une vie sociale et des rapports humains tout au long de la maladie, mais aussi en dehors.
Tout est parti du constat que les malades du cancer sont dans un état de fatigue important certes, mais que cette fatigue est autant voire d’avantage psychologique, que physique. Avec les traitements et leurs effets souvent indésirables, il y a tout un rapport au corps qui est à reconstruire chez les patients. Les soignants sont face à un problème pour leur faire retrouver/contrôler « un chemin corporel ».
A l’époque, il s’occupait d’une association et il se souvient que parmi ses patients, se trouvait un jeune homme qui était en équipe de France.
A son contact va naître l’idée de mettre en place des séances de sport régulières pour les malades. A partir de là c’est simple, au bout de 3 à 4 mois les secrétaires du service sont venues le voir en lui disant : « On a un problème ! Tu as vu madame A., madame B. et madame C ? Elles ne sont pas comme d’habitude. »
Et de fait, c’est vrai qu’à partir de la mise en place des séances de sport, elles n’étaient plus comme d’habitude. Ce qu’elles avaient, c’est qu’elles se maquillaient et souriaient à nouveau, qu’elles rigolaient et parlaient entre elles. Avant, elles restaient dans leur coin, tristes, accablées de tous les malheurs du monde. Donc il se dit à ce moment-là qu’il se passe quelque chose. Ces trois femmes furent les trois premières patientes que la CAMI accompagna.
1- La fatigue
On se dit qu’on allait peut-être trouver quelque chose et puis on a continué à avancer dans ce sens pour parvenir à de la donnée scientifique. » La donnée scientifique en l’occurrence, c’est partir du constat que la première chose qui arrive à un patient qui a une maladie cancéreuse, avant même qu’on aille au diagnostic, le premier signe : c’est la fatigue. Il est fatigué, il ne va pas bien, il est mal. Il y avait là matière à réfléchir. Les soignants s’aperçoivent très vite que le fait d’avoir une activité physique pendant les soins et après les soins, c’est le seul traitement valide de cette fatigue dont le sport devient le première cause. L’activité physique embellit le quotidien du patient, chassant la maladie de son esprit et accroissant ses implications sociales.
2- La qualité de vie
Ce qui est intéressant c’est qu’outre ce changement par rapport à la sensation de fatigue et son origine, on s’est aperçu que l’activité physique change aussi tous les paramètres de qualité de vie, apportant de nouvelles perspectives au malade : projection spirituelle, projection dans la société, vision de l’avenir, vision familiale, retour au travail. Tout est changé par le fait d’avoir une activité physique et sportive régulière. Non seulement on lutte contre la fatigue, mais en plus on lutte contre la pression sociale et les troubles de la qualité de vie induits par la maladie.
3- La diminution statistique du phénomène de rechute
Par la pratique régulière du sport, non seulement ils se sentent moins fatigués, non seulement ils vivent mieux la maladie, mais en plus ils rechutent moins.
C’était une cause de dispute avec l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzin qui sur ce point lui disait : « les chiffres sont faux » mais en fait, on a une trentaine d’essais cliniques qui confirment que c’est 40% de rechute en moins quand il y a une activité physique régulière pendant et après la maladie.
Il évoque cet échange avec l’ex-ministre car il s’est battu pour obtenir le remboursement par la Sécu de ces séances de sport, mais c’est là le problème, malgré les points évoqués plus haut, il n’y a pas en France de prise en charge en dépit des bénéfices avérés pour les malades et surtout des économies qui en découlent.
4- une arme thérapeutique, génératrice d’économies substantielles
On a parlé de fatigue, de qualité de vie, de rechute du cancer et on peut aussi parler des autres maladies, causes de comorbidité, que le sport aide à combattre.
Car pour une femme/un homme qui guérit de son cancer avec l’aide d’une pratique sportive régulière, il s’avère que les risques de développer une maladie telle que le diabète, Alzheimer (et tout un tas d’autres pathologies) diminuent.
Donc les gens qui ont un programme d’activités sportive rechutent moins mais en plus, ils ont moins de comorbidité, ce qui aboutit à la prise en compte d’une donnée très simple, relative à l’aspect financier cette fois de la maladie : si vous connaissez une rechute du cancer chez le patient ou la déclaration d’une pathologie cause de comorbidité, ça ne coûte pas le prix normal d’un traitement à la Sécu, cela coûte bien plus cher (entre 10 000 et 12 000 euros par mois).
Or, quel est le coût d’une activité physique et sportive encadrée pour un patient ? C’est en gros 12 euros par séance, soit environ 40 euros par mois.
Vous imaginez 40 euros par mois versus 12 000 euros, ce que cela peut amener comme différence à l’échelle du système de santé d’un pays comme la France ?
« Avec l’article 51, l’objectif est clairement de faire en sorte que la Sécu à terme, la prenne en charge. »
(la loi de financement de la sécurité sociale pour 2018 a introduit, en son article 51, un dispositif permettant d’expérimenter de nouvelles organisations en santé. Il s’agit là d’une véritable opportunité pour tester de nouvelles approches – comme celle de la CAMI – puisque ce dispositif permet de déroger aux règles de financement de droit commun.
Intitulée « Programme CAMI Sport et Cancer : intégration et évaluation de l’activité physique adaptée à but thérapeutique en phase aiguë du parcours de soin des patients en oncologie » et débutée le 1er septembre dernier pour une durée de trois ans, cette expérimentation « Article 51 » est déployée dans quinze établissements de santé accueillant un Pôle Sport & Cancer CAMI)
Des économistes de la faculté de Toulouse (médico-économique) ont travaillé sur l’impact chiffré de cette mesure et le prévisionnel est édifiant. C’est une économie majeure pour la Santé avec d’avantage de retour au travail, moins d’arrêt de travail, moins de rechute et traitements occasionés, moins de consommation de psychotropes, etc.
Donc on a, avec la pratique sportive, une arme thérapeutique simple. C’est un médicament, avec une grande efficacité et un faible coût.
Cette efficacité on en connaît maintenant le mécanisme : il fait changer les paramètres biologiques du patient.
5- Les mécanismes
Les mécanismes sont très simples. A partir de 18 ans, le corps entame une destruction progressive des masses musculaires et connait en parallèle une augmentation de la masse graisseuse.
A contrario, le fait de pratiquer un sport va vous permettre d’augmenter votre masse musculaire et diminuer les graisses.
La graisse abdominale sécrète des protéines qui passent dans le sang et qui vont naturellement détruire les cellules musculaires, mais pas seulement. Ces protéines passent également dans le cerveau et vont provoquer des troubles de la compréhension, de la concentration et favoriser un état de fatigue.
La masse musculaire quant à elle secrète des protéines dont l’action est de bloquer l’insuline au profit des molécules de glucose dont elle se nourrit.
Or l’insuline c’est le meilleur facteur de croissance des cancers du sein, de la prostate et des cancers du côlon par exemple.
Donc si vous avez une activité physique régulière, vous augmentez votre muscle et vous baissez votre insuline.
Vous diminuez ainsi les chances d’apparition de ces cancers dans l’organisme.
La pratique d’un sport permet également aussi de baisser le taux d’œstrogènes par exemple. La quantité d’œstrogènes, c’est un facteur de croissance du cancer du sein chez les femmes et c’est un facteur de croissance du cancer du côlon.
Enfin, la sollicitation des muscles permet de stimuler le système immunitaire. Exemple : les sportifs de haut niveau développent souvent moins d’infection que la moyenne, parce qu’ils ont un système cardio-vasculaire qui, grâce à leur activité physique régulière favorise les défenses immunitaires, pas seulement dans la lutte contre les cellules cancéreuses, mais prolongeant l’espérance de vie d’une manière générale.
Conclusion
En tout état de cause, malade ou pas, la pratique sportive diminue de façon avérée de 25% le risque de cancer : tous les cancers (sauf ceux liés au tabac, là on ne peut rien). Le sport à n’importe quel âge a un impact positif sur notre santé. Il évite d’être malade ou de le rester.
Question de la politique sportive à l’école à améliorer en France, c’est un vrai problème de société.
« Dans les années 80, à l’époque, le nombre de malade du cancer qu’on avait à prendre en charge dans les hôpitaux français, c’était 250 000 personnes. On est aujourd’hui à 400/450 000… Donc je veux bien qu’il y a un vieillissement de la population, mais le tabac, McDonald’s, la malbouffe, la sédentarité au travail et l’inactivité physique, c’est une partie de la réponse. Il faut lutter contre cela. »
Que faut-il faire ? Sur le plan personnel.
Une heure de marche tous les jours + Une heure de sport intensif minimum trois fois par semaine.
C’est quoi un sport intensif ? Réponse : pendant la séance de sport vous êtes en sueur et le lendemain de la séance vous avez mal aux cuisses, aux bras, etc…
Sinon vous avez une autre option qui est : 20 minutes de sport tous les jours.
Que faut-il faire ? Sur le plan politique.
Mettre le sport en avant comme un traitement efficace, à grande échelle, permettra à la France de régler beaucoup de problème de santé et par voie de conséquence de son système de Santé. Pour l’instant on ne fait rien. En Belgique, cela a été mis en application malgré l’absence de Sécu à proprement parler. Le remboursement est possible.
En pratique, la CAMI prend en charge 3.500 malades par jours en France. Les éducateurs changent la vie des malades, mais attention il faut les placer auprès de gens compétents et un encadrement médical est nécessaire pour évaluer les possibilités de chacun et adapter si besoin les exercices. Des clubs de sport labellisés « Sport Santé » existent. Certaines mutuelles peuvent prendre en charge via le programme « une activité physique adaptée ».
Une conférence qui se termine par une anecdote : le souvenir d’un jeune patient iranien, à qui l’on avait pronostiqué 3 mois à vivre et qui s’est mis, grâce à la CAMI, à la pratique du karaté. C’est le docteur Bouillet qui lui a fait passer lui-même sa ceinture noire sur le tatami, ou quand un médecin frappe volontairement son patient… Il est malheureusement décédé 5 ans après leur rencontre, en ayant pu profiter de la vie au maximum, grâce au sport qui aura permis de prolonger son existence et d’ouvrir pour lui tant de nouvelles perspectives.

